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Lundi 28 juin 2010

Dérives sectaires : "risques pour la santé en croissance préoccupante", selon G. Fenech

ZeMedical – Les dérives sectaires inquiètent. D’autant plus que la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires1 en charge du dossier nous alarme : les sectes renforcent leur déploiement en France.

Or, ce qui frappe au niveau des pratiques ou lors du recrutement, c’est que la santé et le thème alimentaire se placent en première ligne. Au point que cet avis soit relayé auprès du Conseil de l’Ordre des médecins : « nous ne pouvons pas rester ignorants de ce qu’il se passe, c’est pourquoi nous insistons auprès des conseils départementaux des médecins et auprès des associations à prendre en compte ces problématiques » insiste-t-on à la Milivudes.

De quels risques pour la santé parle-t-on ? Quelles sont les dérives visées et leur progression ? Comment et où se fait-on piéger par un charlatan ? Des questions posées à Georges Fenech, président de la Miviludes.

ZeMedical : Pouvez-vous nous préciser avant tout ce que véhicule le terme “dérive sectaire” dont vous dénoncez l’expansion récente ?
Georges Fenech : L’évolution sectaire actuelle s’explique par l’expansion d’un certain nombre de microstructures qui se construisent autour de gourous thérapeutiques, de guérisseurs capables de rassembler des personnes avec un mal-être ou des problèmes de santé et qui recherchent des soins complémentaires, alternatifs qu’ils pensent être la solution de leurs problèmes. En France, cela correspond notamment à l’explosion des centres psychothérapeutiques. Les grandes organisations à caractère sectaire existent toujours bien sûr – Raéliens, scientologie, témoins de Jéhovah – mais il y a aussi un engouement des citoyens pour les médecines douces. Dans ces pratiques, il y a bien sûr des gens tout à fait respectables et professionnels mais également un grand nombre de charlatans qui « surfent » sur la mode et vont proposer des méthodes douteuses voir dangereuses. Par exemple, on constater le regain d’intérêt pour toutes forme de chamanisme2 et néo-chamanisme. La fascination s’explique par un regain d'intérêt pour tout ce qui vient de la nature, selon le nouvel essor de la mouvance new-age.

ZeMedical : Sur quoi vous basez-vous pour annoncer une progression des mouvements sectaires en France ?
Georges Fenech : Contre 172 en 1995, en 2009 on a recensé 600 mouvements ou pratiques d’une nature sectaire. Sans que ça soit pour autant des sectes au sens commun du terme : il n’y a pas de définition de secte dans ce décompte, on parle plutôt de dérives sectaires répertoriées. Et il faut savoir aussi que nous ne sommes pas dans une logique de liste, même si certains le voudraient. Nous constituons plutôt des dossiers grâce aux signalements rapportés via les associations, les décisions de justice ou même directement.

ZeMedical : Quel est le profil d’offre faisant typiquement craindre pour la santé des Français ?
Georges Fenech : En fait, le problème de la santé est commun à toutes les organisations à caractère sectaire. Par exemple, les scientologues se disent capables de traiter votre mal-être, d’améliorer vos performances physiques et mentales. Le contact va être noué avec l’organisation autour de ces motivations de la personne. Pour d’autres, la relation va se tisser à partir du soucis d’hygiène et du contrôle alimentaire, allant dans ce cas jusqu’à véhiculer des idées de nutrition « extrême » (de type “jeûne” notamment). Et ce que nous observons au-delà de tout aujourd’hui, c’est l’explosion d’un véritable supermarché de la santé avec des rayons dans lesquels on va trouver toutes sortes de pratiques et de techniques pour qui veut. Au risque que le consommateur soit alors recruté à son insu. Des personnes vont se jeter tête baissée, en manque d’informations et de sensibilisation sur les dangers de telles incitations et pratiques.

ZeMedical : Se dégage-t-il un type d’organisation ou de pratiques plus à risque ?
Georges Fenech : En premier lieu, il faut savoir que les “petites pratiques” sont encore plus dangereuses que les grandes organisations. Un gourou guérisseur va exercer une emprise directe et non-médiatisée et va créer une proximité avec sa dizaine de patients. Le cheminement est le même que pour les grands groupes sectaires. Ensuite, il convient de retenir qu’il existe de nombreux vecteurs d’infiltration sectaire : agences de voyage, centre de formation en entreprise, coaching, forums, clubs de passionnés et associations aux motivations diverses (nature, animaux, loisirs, spirituel, affectif...), etc. Soulignons aussi que la formation professionnelle représente un enjeu considérable. Jusqu’à cette année, il suffisait de se déclarer en préfecture pour ouvrir un centre de formation professionnelle. 10 % des créations sont centrés sur le coaching et sur ces 10 %, une bonne partie est l’œuvre d’organisations sectaires qui ne disent pas leur nom mais distillent leurs méthodes au cours de stages. Dans les agences de voyage, parmi les tour operator, il va y avoir un certain nombre proposant des voyages chamaniques aux personnes en quête de sensations fortes et à la volonté de retour à la nature. Des jeunes partent et parfois, le voyage ne passe pas aussi bien que prévu : il y a déjà eu des décès après des séances d’ingestion d’iboga ou d’ayahuasca3. Et à ce sujet, on ne peut pas répondre à la question d’un chamanisme “acceptable” ou non. Ainsi il n’y aurait pas un chamanisme ancestral éprouvé et rassurant en opposition à un néo-chamanisme aventureux et mauvais. Encore une fois, toutes les situations peuvent s’observer et ce n'est pas à la Miviludes de trancher par avance sinon à travers notre seul critère d'appréciation d’un risque. Les dérives se commettent au nom de ces pratiques de façon assez imprévisible a priori. En conclusion, sans tomber dans la paranoïa, il faut savoir que le risque existe avec de multiples visages. La dérive sectaire se cache derrière des pratiques plus ou moins éprouvées au degré de réassurance toujours adaptée à l’attente de la victime potentielle. Elle se cache derrière des enseignes qui paraissent fiables ou sans rapport avec le sujet.

ZeMedical : Comment le charlatan piège-t-il la personne ?
Georges Fenech : Il n'y a rien de nouveau à ce sujet. On ne vous dira bien entendu jamais : « Nous sommes une organisation sectaire mais nous allons vous aider ». Les moyens d’approches sont plus subtils mais souvent reconnaissables : test de personnalité gratuit en pleine rue, envoi de prospectus chez vous ou distribué dans les magasins « bio », livre invitant à prendre contact avec tel centre de psychothérapie ou de remise en forme… les techniques sont multiples et cette phase d’approche est indolore. La phase suivante est celle de séduction où l’on vous vante les mérites de la méthode, on vous présente des gens satisfaits, on vous invite à faire une randonnée pour vous « détoxifier » en jeunant un peu… On enfonce le clou en vous montrant des photographies de stars qui ont suivi les mêmes cures. L’environnement est chaleureux, familial, souvent près de la nature, de la musique. Grâce à son offre de pseudosoin, le psychothérapeute autoproclamé va exercer une emprise mentale et une manipulation. La relation va se baser sur l’admiration du patient, allant jusqu’à la soumission. Ensuite, des groupes autarciques se constituent autour de communautés de soin. Après l’emprise mentale viennent les exigences financières exorbitantes, la rupture avec le milieu familial, avec le soin conventionnel, avec l’environnement professionnel. Le groupe devient l’existence même, la motivation de vivre. C’est la dépendance totale.

ZeMedical : Dans quelle mesure Internet sert-il ces dérives sectaires ?
Georges Fenech : Au delà de toute coïncidence, la progression des chiffres de dérives sectaires entre 1995 et 2009 peut être rapprochée de l’explosion d’internet dans la société, de l’exposition large des foyers à sa consommation. Et l’on constate alors qu’Internet a accéléré le processus, car il est pratiquement le seul moyen d’accès à ces centres pseudo-thérapeutiques. Il n’y a qu’à taper “nutrition” ou “psychothérapie” pour se rendre compte de la quantité de choses qui vont ressortir. À voir toutes les informations et les offres de psychothérapies sur internet, on mesure l’ampleur du marché. Parmi ces offres se trouvent les charlatans aux pratiques à risque pour la santé que nous dénonçons.

ZeMedical : Un profil psychologique spécifique de personne est-il plus exposé à ces risques ?
Georges Fenech : Non, il n’y a pas de profil psychologique particulier. Et dans la réalité, ça touche tous les milieux : employés et cadres, enseignants, sportifs, hauts fonctionnaires, artisans, médecins etc. Il n’y a pas un lieu de pouvoir, une catégorie sociale qui ne soit pas concernée. Et quelle que soit la réussite sociale, un Homme est aussi animé par ses interrogations existentielles, même s’il se sent très bien dans sa vie. Or, les réponses en ce sens se raréfient dans la société. Le médecin de famille, qui pourrait être un confident espéré, ne va pas apporter les réponses attendues à ce sujet le plus souvent. Il faut donc se demander si notre système de santé, présumé l’un des meilleurs au monde, prend assez en compte la souffrance humaine et les réflexions psychologiques qui en découlent. N’est-ce pas ce potentiel manque qui fait qu’aujourd’hui, on a cette évolution exponentielle du nombre de ceux qui viennent dire : « Ici, nous prenons en compte toute la personnalité et pas seulement les organes malades » ?

ZeMedical : Justement, dans quelle mesure des médecins peuvent-ils être concernés par les dérives sectaires ?
Georges Fenech : L’implication des médecins est un sujet délicat à resituer dans son contexte. Dans certains cas, face à l’impuissance de la médecine, on peut imaginer que des praticiens vont se retourner par désespoir vers d’autres méthodes et se convaincre qu’elles sont bonnes alors que leurs conditions statutaires leurs interdit. Dès lors, il y en a qui se font volontairement radier de l’Ordre des médecins pour ne plus avoir à rendre de compte. Sur le terrain, les médecins peuvent être concernés par plusieurs modes. Bien sûr, ils peuvent y croire vraiment mais on doit aussi envisager que quelques individus “roulent” leurs patients sans y croire : on est alors dans de l’escroquerie pure, avec à la clef un aspect lucratif évident. Un psychothérapeute qui va agréger un certain nombre de patients prêts à donner beaucoup d’argent a une activité beaucoup plus lucrative que le généraliste dans son cabinet. Et n’oublions pas que le médecin peut être à son tour l’homme et la femme qui sera piégé dans l’organisation sectaire, répondant aux mêmes motivations que nous avons évoquées chez chacun. Son étiquette médicale pourra même parfois servir à son insu, de caution à l’organisation.

ZeMedical : Par des discours et pratiques atypiques, des médecins connus peuvent-ils inciter des gens à des dérives à dénoncer ?
Georges Fenech : Si vous poser la question de discours médicaux potentiellement déviants et dangereux, dont l’impact est renforcé par l’autorité de la blouse blanche, l’étiquette de médecin “habilité”, il ne peut y avoir de réponse toute faite. L'essentiel est que les quelques discours en faveur de pratiques alternatives n'incitent pas à un refus ou à un abandon de soins conventionnels qui mettraient ainsi en péril la santé d'un individu : arrêt intempestif d'un antidépresseur devant une dépression avérée, de la chimiothérapie en réponse à un cancer répondeur... Nous y sommes vigilants. Quant aux pratiques qui pourraient s'avérer en soi dangereuses, il conviendra de s'en remettre aux conclusions du GAT, le "Groupe d'appui technique" mis en place par le Ministère de la Santé dont le rôle est d'évaluer les pratiques non conventionnelles à visée thérapeutique et d'informer le public. Il faut savoir que leurs travaux sont en cours. (cf pièce jointe) .

ZeMedical : Pour revenir aux victimes, combien de personnes sont concernées ?
Georges Fenech : Le marché de la santé exposé à la dérive sectaire touche tout le monde. Les régimes nutritionnistes, très en vogue, sont une source majeure de charlatanisme. Citons à l’extrême limite, l’exemple du “respiriannisme” – basé sur l’idée que l’on peut se nourrir uniquement d’air et de lumière – qui compte tout de même plusieurs milliers d’adeptes en France ! Et l’on estime qu’il y a environ 500 000 français touchés par le phénomène des dérives sectaires. Dont 60 000 à 80 000 enfants, touchés directement : cela peut être une mère adepte de régimes extrêmes très carencés mais qui continue d'allaiter son enfant. Pour montrer la portée du phénomène, il faut savoir par exemple qu'il y a des cas de décès d’enfants à cause d’insuffisance nutritionnelle, avec condamnation des parents...

ZeMedical : Quels sont les signes qui doivent alerter du danger ?
Georges Fenech : Les exigences financières, le fait de s’éloigner du soin conventionnel, la vie groupale exclusive, la séparation d’avec la famille, le rejet de la médecine traditionnelle, c’est tout ça, les signes. Et puis il y a le discours psycho-spirituel. On voit des organisations qui sont reliées directement à des grandes religions et qui soignent par l’invocation de l’esprit sain, dans des séances qui peuvent être très violentes. C’est redoutable.

ZeMedical : Comment réagir quand on se rend compte qu’un proche est pris dans l’engrenage ?
Georges Fenech : Le malheur, c’est que quand on s’en rend compte vraiment, en général il est un peu tard. La personne, une fois qu’elle est dedans, n’a plus conscience d’être sous emprise. Tout discours qui est agressif à l’égard du groupement est un discours qu’il faut rejeter, c’est ce qu’on lui inculque. Il faut donc être très patient, parler, ne pas braquer la victime, ne pas la brusquer et essayer petit à petit de sensibiliser. Mais la plupart du temps c’est très difficile. A vrai dire, c’est plutôt le rôle des associations qui vont expliquer les choses en donnant des exemples.

ZeMedical : Finalement, on pourrait penser qu’il faut se méfier de tout…
Georges Fenech : Les principales pratiques dont il faut se méfier sont répertoriées dans notre rapport annuel de l’année 2008. Parmi celles citées, on trouve l’hygiénisme, la kinésiologie, le respirianisme, l’instinctothérapie (crudivorisme), le végétalisme, la promotion du jeûn (hygiénithérapie), le chamanisme, la biorespiration, les compléments alimentaires, etc. On surfe sur la vague de l’amélioration des performances physique et intellectuelles. Mais les médecins vous expliqueront que ce n’est pas par le jeûne que vous allez vous détoxiner, au contraire. C’est du charlatanisme total. En fin de compte, il ne faut pas croire que tout est mauvais partout, mais justement savoir éviter l’amalgame tout en se souvenant qu’il y a un risque.

1. Miviludes : Mission Interministérielle de VIgilance et de LUtte contre les DErives Sectaires
2. Pratique de guérisseurs reposant sur des systèmes spirituels et magiques avec une relation étroite à la nature et aux ancêtres
3. L'iboga est un arbuste dont la racine est utilisé sous forme de poudre ou de lamelles lors de rituels chamaniques dans certaines tribus Africaines. Elle contient en effet des alcaloïdes, substances hallucinogènes et psychostimulante.
L'ayahuasca est un breuvage issu de lianes consommé traditionnellement lors de rituels chamaniques dans les tribus Amazoniennes, pour purifier le corps (rituel de guérison) ou pour entrer en transe (rituel divinatoire). L’ayahuasca a des effets hallucinogènes et provoque des nausées et des vomissements.

 

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